SCÈNE 3. APPARTEMENT DE MILENKO. INTÉRIEUR/JOUR
Les deux hommes entrent dans l’appartement de Milenko, situé au 6e étage de l’une des bâtisses grises qui porte l’enseigne : BLOC G-22277. L’appartement en question est constitué de deux pièces. La pièce principale est composée d’une petite table rectangulaire beige entourée de quatre chaises de la même couleur. Il n’y a pas de cuisinière, seulement un four micro-ondes de grande taille qui est posé sur le comptoir d’un évier, où se trouve aussi une cafetière. Un garde-manger, un petit réfrigérateur métallique et un grand congélateur de la même couleur sont alignés sur le même mur.
MILENKO (voix-off)
À l’école, je me rappelle d’un livre d’histoire où l’on voyait des gens préparer leurs propres mets, j’ai même déjà lu le terme « art culinaire », j’envie le temps où 90 % de la nourriture ne consistait pas en des plats surgelés déjà préparés et assaisonnés que l’on a qu’à faire réchauffer dans le micro-ondes. Un souper de Noël est aussi fade qu’un repas de cafétéria.
Milenko marche lentement pour s’arrêter devant la cafetière et prépare du café. L’homme reste au seuil de la porte. Milenko se tourne et le regarde.
MILENKO
(D’un air amical)
Venez! Rentrer n’ayez pas peur. Vous voulez un café?
Avant même une réponse, il sort deux tasses blanches et les dépose sur le comptoir. Il reste face à la cafetière et regarde le café couler. L’homme s’approche de la table.
SANS-ABRI
(D’une voix faible)
Oui, s’il vous plaît.
Milenko remplit les tasses, se retourne et en tend une à l’homme. Il le fixe du regard pendant quelques secondes.
MILENKO
(Calmement)
Est-ce que je pourrais peindre votre portrait?
SANS-ABRI
(Un peu confus)
Euh, oui, je crois…
Milenko se dirige vers le fond de la salle où se trouve une porte. Il l’ouvre et pénètre dans la pièce. Le sans-abri le suit avec toujours un air confus sur son visage.
SCÈNE 4. APPARTEMENT DE MILENKO (CHAMBRE). INTÉRIEUR/JOUR
La petite pièce a pour seul éclairage une fenêtre rectangulaire en haut du mur qui surplombe un lit simple. Une vingtaine de toiles sont accotées sur les murs. Ce sont tous des portraits et des natures mortes. Milenko s’assit sur son lit et pointe une petite chaise en bois brun en regardant son invité. Pendant que l’homme s’assit, Milenko sort ses pinceaux et sa peinture qui sont en dessous de son lit.
MILENKO
(En installant une toile vierge sur un chevalet)
Il s’en est fallu de peu tout à l’heure.
SANS-ABRI
Ou...oui, je sais. Je crois que je vous en dois une.
MILENKO
(Donnant les premiers coups de pinceau)
Vous êtes en train de me la rendre. Vous pourriez être surpris de comment il est difficile de trouver des gens qui veulent qu’on les peint. La plupart du temps, ils me disent qu’ils n’ont pas le temps. La véritable raison doit plutôt être qu’ils n’ont pas le temps pour ce genre de choses. Dîtes moi, comment vous êtes-vous retrouvez à dormir (en esquissant un sourire) illégalement dans les rues?
SANS-ABRI
Bien, depuis quelque temps je n’ai plus de travail, alors je n’ai pas pu payer mon loyer ce mois-ci. Avec tous ces gens qui attendent pour avoir une place où rester, ça n’a pas été long que je me suis retrouvé à la rue.
MILENKO
(Toujours les yeux sur la toile qu’il peint)
Vous faisiez quoi dans la vie ?
SANS-ABRI
J’étais propriétaire d’une salle de cinéma, la dernière de la région, je crois. Depuis près de cinquante ans, je ne recevais qu’une dizaine de nouveaux films par années. Surtout des remakes et des documentaires. Le public a fini par disparaître peu à peu lui aussi. J’aurais toujours pu faire comme les autres et le transformer en cinéma porno comme ont fait les autres, mais j’aimais mieux le fermer.
MILENKO
(Détourne les yeux de sa toile et regarde l’homme)
J’ai entendu ce genre d’histoire des dizaines de fois et il m’attriste de plus en plus. Tous ses métiers qui meurent chaque jour. Regarder moi, si ce n’était pas de l’héritage de mon père qui a fait fortune dans l’industrie du café, je serais probablement à la rue comme vous mon cher… euh… ça me fait penser, quel est votre nom?
NICOLAS
C’est Nicolas.
MILENKO
Comme je disais, je serais probablement un clochard, Nicolas. Je pourrais à peine m’acheter à manger avec l’argent que je fais en peignant des portraits. Toutes ces industries qui brassaient, autrefois, des millions considérés maintenant comme inutiles. Notre imagination collective se meurt, regarder autour de vous, (il pointe les toiles dans sa chambre) je ne suis même pas capable de faire autre chose que des portraits et des natures mortes. J’ai beau me creuser la tête, je n’arrive pas à peindre quelque chose qui n’est pas devant moi. (Il regarde ses mains) je sais qu’elles sont capables, ces ici (il se met une main sur la tête) qu’il y a un problème.
Les deux hommes restent muets quelques secondes, les yeux fixant le plancher.
MILENKO
Depuis quelque temps, par contre, je fréquente un club qui, je crois, va m’aider.
Il soulève son oreiller et prend une feuille chiffonnée qui se trouvait en dessous.
MILENKO
(Les yeux soudainement clairs)
Regarder.
On y voit un croquis au plomb de ce qui semble être un paysage exotique où se trouve un palmier grossièrement dessiner.
MILENKO
(Souriant)
Je n’ai pourtant jamais voyagé!
NICOLAS
(Intrigué)
Et ce club, c’est quoi?